Le patrimoine culturel arabe en péril, exposé à Paris et à Lens

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Nul doute que le patrimoine culturel arabe a souffert plus que jamais, depuis un quart de siècle, du pillage et parfois même de la destruction systématique. La catastrophe, qui a commencé avec l’invasion de l’Irak en 1990, a connu une recrudescence spectaculaire avec la constitution, en  2012, des premières hordes de Daech en Syrie et en Irak. Si les plus grandes pertes ont concerné le patrimoine archéologique antique, des monuments islamiques n’ont pas échappé au désastre.

A Paris, une exposition organisée, au Grand Palais, par la Réunion des musées nationaux –Grand Palais (Rmn-GP), du 14 décembre 2016 au 9 janvier 2017, est venue rappeler le drame et attirer l’attention sur la valeur universelle du patrimoine arabe en matière de sites archéologiques et de monuments historiques. A lui seul, le titre donné à l’exposition, exprime la teneur et l’objectif de l’exposition. 
Du 2 novembre 2016 au 23 janvier 2017, une exposition a été consacrée au Musée du Louvre-Lens à la civilisation mésopotamienne. La quasi concomitance des deux expositions n’est certainement pas due au hasard.

A Paris, une exposition exceptionnelle à plus d’un titre

Intitulée ‘’Sites éternels’’, l’exposition a été consacrée, essentiellement, à deux grands sites antiques (Khorsabad et Palmyre) et à deux monuments médiévaux (la Grande Mosquée des Ommeyyades à Damas et le Krak des Chevaliers). Elle a offert aux visiteurs non seulement des objets provenant de plusieurs grands musées français mais aussi une représentation en 3 D des sites et des objets, réalisée par l’agence photo de la Réunion des musées nationaux et par la société spécialisée ICONEM. Des expériences numériques de très haut niveau ont été réalisées dans le cadre de l’exposition et en ligne afin de préparer la visite ou la prolonger. Les photos,  qui ont permis de réaliser les modèles 3 D des sites, ont été prises par des drones. Cette  technique, imposée d’abord par l’insécurité qui règne dans les lieux où se trouvent les vestiges, s’est révélée hautement intéressante au niveau de la muséographie et pour la compréhension de l’exposition.

L’inauguration de l’exposition par le Président de la République française témoignait de l’intérêt porté, par la plus haute autorité de l’Hexagone, à l’évènement  et à un aspect, somme toute, peu médiatisé du drame qui se déroule au Proche-Orient. Faut-il rappeler que la Ville-Lumière, capitale de la France, héberge le siège de l’UNESCO qui assure le patronage du patrimoine universel ? De ce fait, l’exposition,  qui s’appuie sur la valeur inestimable des objets donnés à voir et sur la qualité supérieure des photos 3D, pouvait se prévaloir d’un éclat particulier.
En décidant, de manière exceptionnelle, la gratuité de la visite, les organisateurs ont cherché à en faire profiter le plus grand nombre. La mesure est assurément en rapport avec la finalité de la manifestation. Une juxtaposition judicieuse des merveilles du passé et des outrages qui leur ont été infligés par la barbarie est de nature  à éveiller les consciences et de faire réfléchir aux conséquences incommensurables de l’obscurantisme.

Le Louvre-Lens honore la civilisation mésopotamienne

Décidée par le Président de la République française, au début de l’année 2015, l’exposition organisée au Musée du Louvre-Lens a eu pour titre ‘’L’histoire commence en Mésopotamie’’. Elle a présenté aux visiteurs des pièces archéologiques d’une valeur inestimable qui font partie des collections du Musée du Louvres et d’autres établissements culturels prestigieux telle que la Bibliothèque nationale de France.

Aux objets précieux s’ajoutaient de très utiles textes de présentation, des cartes et des séquences vidéo.
L’ensemble rappelait que la Mésopotamie a été le berceau d’une civilisation multimillénaire qui a vu naître, dans son vaste territoire, l’élevage, l’irrigation, la charrue, la ville, l’organisation administrative et l’écriture qui a marqué par son invention, vers 3200 avant Jésus-Christ, le début de l’histoire.

Grâce à l’espace modulable à souhait du Louvre-Lens et aux multiples supports didactiques qui ont été mis en œuvre, la scénographie de l’exposition  a répondu aux exigences les plus strictes de la muséographie moderne. Ainsi, l’évènement n’a pas seulement donné l’occasion aux visiteurs d’admirer des créations magnifiques ; il a aussi rappelé le grand danger vécu par le patrimoine antique de l’Irak. Nul doute que l’exposition avait, entre autres objectifs, la contribution à l’éveil des consciences face aux épreuves endurées par le pays du Tigre et de l’Euphrate depuis une quinzaine d’années. Les visiteurs avertis avaient certainement en mémoire la série noire qui avait commencé au début des années 2000 : pillage du Musée d’Irak à Baghdad et de nombreux sites archéologiques, incendies de bibliothèques. En juin 2014, une recrudescence des méfaits a suivi l’auto-proclamation de l’Etat islamique.

Dédiée aux expositions semi-permanentes représentatives des collections du musée du Louvre et aux expositions temporaires, le Musée du Louvre-Lens, qui a ouvert ses portes en décembre 2012 s‘est forgé, dès le départ une solide réputation qui ne s’est pas démentie au fil des années. Situé dans le nord de la France, il s’est assuré un rayonnement européen grandissant. Le jeune musée, déjà grand, a, par sa récente exposition, assuré à la civilisation mésopotamienne encore méconnue un éclairage des plus bénéfiques.

Les Etats arabes ne se sentent pas concernés

C’est à l’année 1970  que remonte la création de l’Organisation arabe de l’Education, de la Culture et le de la Science  (ALECSO), affiliée à la Ligue arabe. Cet organisme, qui a rendu quelques services à la communauté arabe à ses débuts, est tenu, depuis plusieurs décennies, par une bureaucratie qui cherche, de temps à autre, à justifier son existence, par des réunions et des communiqués sans lendemain, le plus souvent. Pour ce qui concerne deux grands drames vécus par le Proche-Orient, au cours des trois dernières décennies, les décideurs arabes en matière de culture se sont distingués par leur silence complice. C’est le cas à propos des sites, des monuments et des musées archéologiques ainsi que des bibliothèques pillés ou détruits ; c’est le cas aussi pour ce qui concerne les minorités chrétiennes d’abord mais aussi yazidi et autres  qui ont été persécutées et souvent réduites à l’exil. L’exposition de Paris a rappelé, judicieusement, que ce ne sont pas seulement les sites antiques et les témoignages de la présence du christianisme qui sont agressés dans le monde arabe puisque les monuments islamiques courent, eux aussi, d’une manière ou d’une autre, le même risque.

Le lendemain de l’inauguration de l’exposition de Paris, les ministres de la Culture des pays arabes ont tenu, à Tunis, siège de l’ALECSO, leur réunion bisannuelle. Dans les annonces et les comptes rendus de la réunion, il n’était nullement question de mesures concrètes en faveur du patrimoine culturel ou de la pluralité culturelle arabes. Cette indifférence est d’autant plus affligeante qu’elle est constatée quelques jours seulement après la tenue, le 2 et le 3 décembre dernier, de la Conférence internationale d’Abu Dhabi, consacrée à la sauvegarde du patrimoine en péril dans les zones de conflits armés. Cette conférence, initiée par le Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS), a débouché sur une Déclaration comprenant de nombreuses résolutions qui demandaient à être concrétisées par des mesures pratiques dont certaines relèvent, sans conteste, des prérogatives des ministres de la Culture des pays arabes.

Quelques semaines après la rencontre d’Abu Dhabi, le danger vécu par les sites archéologiques de la Syrie a connu une nouvelle illustration. Le site grandiose de Palmyre, qui avait été occupé par les hordes de Daech en mai 2015 et libéré de leurs griffes en mars 2016, vient d’être occupé, de nouveau, par les mêmes criminels de guerre. Cette nouvelle occupation, révélée le 20 janvier 2017, a été doublement ‘’fêtée’’ d’abord d’une manière macabre par des exécutions massives dans l’ancien théâtre de la ville antique puis par la destruction partielle de ce théâtre même et d’un autre monument célèbre.  
Pourquoi L’ALECSO, qui compte dans son organigramme un ‘’Service de la sauvegarde du Patrimoine’’ ne poursuivrait-elle pas devant la Cour pénale internationale (CPI) les destructeurs du patrimoine archéologique arabe et ceux qui les ont embrigadés ?  La CPI a montré, en 2016, qu’elle considérait les crimes perpétrés contre le patrimoine comme des crimes de guerre relevant de son domaine de compétence. C’est en vertu de cette compétence qu’elle a rendu, le 27 septembre dernier, son jugement historique à l’encontre de Ahmed al-Faqi al-Mahdi, condamné à 9 ans de prison pour avoir été responsable, de la destruction, en 2012, de 9 mausolées et d’une porte de mosquée à Tombouctou. Il est vrai que l’Irak et la Syrie ne sont pas signataires du traité de Rome qui a fondé la mise en place de la CPI en 2003 et que toute poursuite judiciaire à l’échelle internationale est tributaire d’une décision de l’ONU. Mais ce problème est-il insurmontable?

 

L’ALECSO est-elle, par ailleurs, disposée à organiser, dans les pays membres,  une exposition sur le patrimoine culturel saccagé et  les communautés persécutées ? Est-elle, pour le moins, capable de rendre publiques les statistiques sinistres des destructions de vestiges archéologiques et de monuments historiques ainsi que celles relatives à la persécution des minorités ? Considère-t-elle qu’il est de son devoir d’expliquer aux Arabes que leur patrimoine archéologique de toutes les époques est à connaître, à sauvegarder et à mettre en valeur et que leur diversité religieuse témoigne d’une identité plurielle qu’il faut appréhender comme étant une richesse et non comme un talon d’Achille dont il faut se méfier ? Si de telles initiatives ne figurent pas parmi les objectifs de l’ALECSO ou qu’elles ne sont pas à sa portée, elle devrait, alors, convaincre les citoyens-contribuables  arabes, qui la financent, de sa raison d’être. 

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